Pourquoi le batik n’est pas (encore) reconnu comme un art majeur en Occident

Pendant des siècles, le batik a été pratiqué, transmis, perfectionné, codifié. En Indonésie, il est à la fois un langage visuel, un marqueur social, une identité, un héritage culturel et un champ d’expérimentation artistique. Pourtant, dans le monde de l’art occidental, le batik reste largement cantonné à une image décorative, artisanale ou folklorique.

Pourquoi une technique aussi exigeante, complexe et expressive n’a-t-elle pas encore trouvé sa place parmi les arts majeurs, aux côtés de la peinture, de la sculpture ou de la photographie ? La réponse tient moins à la valeur intrinsèque du batik qu’aux représentations et aux hiérarchies qui structurent encore le monde de l’art.


Une hiérarchie implicite des arts toujours bien ancrée

En Occident, une hiérarchie des disciplines artistiques s’est construite au fil des siècles. La peinture et la sculpture occupent le sommet, considérées comme des arts « nobles », intellectuels, porteurs d’un geste individuel fort. Les arts textiles, eux, ont longtemps été relégués au second plan, associés à l’artisanat, à l’utilitaire ou au décoratif.

Le support joue ici un rôle central. Une œuvre sur toile est spontanément perçue comme une œuvre d’art. Un textile, même complexe et conceptuel, est encore trop souvent vu comme un objet décoratif ou un savoir-faire traditionnel. Le batik, parce qu’il s’exprime sur tissu, hérite directement de ce biais culturel.

Cette hiérarchie n’est pourtant ni neutre ni universelle : elle est historiquement située, culturellement construite, et aujourd’hui largement remise en question par l’art contemporain.


Artisanat ou art : une confusion persistante

Le batik souffre d’une confusion tenace entre artisanat et art. Parce qu’il est transmis dans des contextes traditionnels, parce qu’il mobilise des gestes répétitifs et une grande maîtrise technique, il est souvent classé du côté de l’artisanat, comme si technicité et création artistique étaient incompatibles.

Or, cette distinction est artificielle. La peinture à l’huile elle-même repose sur des techniques codifiées, des savoir-faire précis et une longue tradition d’apprentissage. Ce qui fait l’art, ce n’est pas l’absence de technique, mais l’intention, le langage visuel, la capacité à produire du sens et de l’émotion.

Dans le batik artistique, chaque choix compte : dessin à la cire, superposition des couches, anticipation des bains de teinture, gestion de l’accident, dialogue entre contrôle et lâcher-prise. Le processus créatif est à la fois rigoureux et profondément expressif.


Une méconnaissance profonde des procédés du batik

Une autre raison majeure de cette non-reconnaissance réside dans la méconnaissance du procédé lui-même. Beaucoup imaginent le batik comme une simple technique décorative, proche du tie and dye, reposant sur des effets aléatoires.

En réalité, le batik traditionnel – et plus encore le batik artistique – est un art de la planification et du temps long. La cire n’est pas un simple outil de réserve : elle est un médium de dessin. Le travail se pense en couches successives, en négatif, avec une anticipation constante du résultat final.

La technique du batik impose l’irréversibilité. Chaque bain de teinture engage l’œuvre de manière définitive. Cette contrainte forte est précisément ce qui fait sa richesse expressive. Elle peut aussi mettre l’artiste face à l’erreur, à l’attente et au doute — comme je l’explique dans un article précédent, où je raconte comment un batik que j’avais mis de côté pendant près de trois ans, suite à une erreur de teinture, a finalement pu être repris et mené à son aboutissement. 


Le poids de l’exotisme et du regard colonial

Le batik est également prisonnier d’un regard exotisant. Parce qu’il est associé à l’Indonésie, à l’Asie du Sud-Est, à des cultures non occidentales, il est encore trop souvent perçu comme un art « traditionnel », figé, relevant du patrimoine plus que de la création contemporaine.

Ce regard hérité de l’histoire coloniale a longtemps cantonné les arts non occidentaux à des catégories ethnographiques, les privant d’une reconnaissance pleine et entière comme arts vivants, évolutifs et contemporains.

Pourtant, le batik n’est pas un art du passé. Il est pratiqué aujourd’hui par des artistes qui expérimentent, détournent, hybridisent la technique, et l’utilisent pour aborder des thématiques contemporaines : identité, mémoire, environnement, corps, spiritualité.


Une reconnaissance institutionnelle encore timide

Galeries, musées, écoles d’art : les institutions occidentales intègrent encore très marginalement le batik dans leurs programmations et leurs enseignements. Lorsqu’il est présent, il est souvent cantonné aux sections « arts du monde », « arts décoratifs » ou « traditions textiles ».

Cette absence de visibilité institutionnelle entretient un cercle vicieux : peu exposé, le batik reste méconnu ; méconnu, il est peu exposé. À l’inverse, d’autres médiums autrefois marginalisés – photographie, street art, art numérique – ont progressivement accédé à une reconnaissance grâce à des artistes, des commissaires et des institutions qui ont osé déplacer les cadres.


Changer de regard : une responsabilité collective

Reconnaître le batik comme un art majeur ne signifie pas nier ses racines artisanales ou culturelles. Au contraire. Cela implique de reconnaître que tradition et création contemporaine peuvent coexister, se nourrir et se transformer mutuellement.

Cela suppose aussi de changer de regard : accepter que l’art ne se limite pas à la toile, que la cire peut être un outil de dessin aussi puissant qu’un pinceau, et que le textile peut porter une démarche artistique profonde, exigeante et contemporaine.

Le batik n’a pas besoin de devenir autre chose que ce qu’il est pour être reconnu. Il a simplement besoin qu’on le regarde enfin pour ce qu’il est réellement : un médium artistique à part entière.


Et si la question n’était pas de savoir si le batik est un art majeur, mais plutôt de comprendre pourquoi nous avons mis si longtemps à le reconnaître comme tel ?

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